Vendredi 18 juillet
Narbonne-Nîmes (182 km)
Interview de Johnny Schleck:
"Je ne veux pas l'imaginer, même dans mes rêves les plus fous"
L'histoire du cyclisme recense de nombreux liens familiaux : père, fils, grands-pères, petits-fils, frères, oncles, neveux, cousins, beaux-frères. Deux frères au départ d'un même Tour, c'est malgré tout assez rare. Sur cette édition, il y a deux fratries, les Chavanel, Sylvain et Sébastien, et les Schleck, Frank et Andy. Ces derniers étaient même, au départ de Brest, cités comme des candidats aux plus grands honneurs. Après la défaillance du cadet, à Hautacam, Frank, dauphin de Cadel Evans pour une seconde, reste seul en lice pour la conquête du maillot jaune ou pour monter sur le podium à Paris. Leur père, Johnny, lui-même ancien coureur de renom, est présent sur la Grande Boucle où il pilote les invités de la firme automobile Skoda, elle-même partenaire du Tour.
D'abord, pouvez-vous rappeler quelle fut votre carrière ?
"J'ai 65 ans, j'ai été pro de 1965 à 1974. J'ai toujours roulé pour des leaders de qualité, comme Jan Janssen, Luis Ocaña, Joaquim Agostinho ou vos compatriotes Eric Leman, Roger Rosiers et Walter Godefroot, par exemple. Willy Monty ou Jean-Marie Leblanc furent aussi mes partenaires."
Vous étiez un très bon coureur de l'époque.
"C'était différent; on roulait pour notre chef de file, éventuellement pour un sprinter. On pensait peu à soi, même si j'ai gagné une étape de la Vuelta, le Tour du Luxembourg ou le Tour de l'Oise. Mais c'est vrai, aujourd'hui, je gagnerais très bien ma vie. À l'époque, on courait pour les prix; heureusement, on les partageait entre nous et j'étais toujours dans de bonnes équipes, Pelforth-Lejeune ou Bic."
Comment êtes-vous venu au cyclisme ?
"Mon père courait, avant-guerre; il avait été indépendant (NdlR : une catégorie qui existait alors, juste à l'antichambre du professionnalisme). Le cyclisme, ça a toujours été une tradition dans la famille."
Vous même avez disputé le Tour plusieurs fois.
"J'ai couru huit fois le Tour mais sans éclat (NdlR : il s'est pourtant classé 19e en 1970, 20e en 1967 et 21e en 1971, entre autre). Oui, avec Edy Schutz, l'autre bon coureur luxembourgeois de ma génération, on n'était rien. Je me souviens des deux fois où j'ai disputé le Tour par équipes nationales, en 1967 et 68. Nous étions dans une formation mixte avec les Suisses. Sa structure était nulle, l'encadrement absolument pas professionnel; nous étions livrés à nous-mêmes. Aujourd'hui, avec Kim et mes fils, c'est la première fois que le cyclisme redevient grand, dans notre pays."
Pourtant, après ce qu'on vient de vivre la semaine dernière, on a peine à imaginer comment ces trois-là pourraient cohabiter au sein d'une même équipe.
"C'est vrai qu'il y a eu une polémique, et je ne sais pas d'où elle provient. De la presse, de Kirchen lui-même? La pression médiatique est importante chez nous, comparable à ce qu'elle serait chez vous. Rien à voir à ce que les Américains ou les Australiens connaissent. Le fait que Frank et Andy soient frères a joué beaucoup pour leur popularité mais pour le grand public, Kim Kirchen est le plus connu. Il a aussi réalisé une saison formidable. C'est le premier à avoir gagné des courses, il a deux ans de plus aussi que Frank et est passé pro avant mes fils."
Revenons à votre carrière, vous étiez un des lieutenants de Luis Ocaña qui, sur le Tour, fut l'un des principaux adversaires d'Eddy Merckx.
"Nous ne pouvions pas rivaliser avec eux, même si nous étions costauds aussi. Eux, c'étaient tous des rouleurs, Swerts, Spruyt, Van Schil, Huysmans, Bruyère, Van Springel... Trois, au moins, étaient capables de battre Merckx contre-la-montre. Je vais vous faire un aveu : Eddy, je l'admirais, je le trouvais toujours le plus fort, plus grand qu'il était. Je vais aussi vous dire que, sans lui, mes fils ne courraient peut-être plus. J'ai un troisième fils, Steve, plus âgé que les deux autres. Lui, il n'a pas percé. Aujourd'hui, il est échevin à Mondorf-les-Bains. Quand mes trois garçons roulaient dans les catégories de jeunes, Eddy m'a souvent aidé, en me faisant un prix sur le matériel ou même en m'en donnant. Équiper trois jeunes coureurs, ça coûte cher. Ça, n'oubliez pas de l'écrire..."
Aujourd'hui, un de vos fils est en position de gagner le Tour.
"Oui, après l'exclusion de Ricco, il reste quatre favoris à mes yeux : Evans, Menchov, Frank et Sastre. La pression va devenir de plus en plus grande, l'avantage de Frank et de Sastre, c'est qu'ils sont équipiers dans une formation, CSC, très forte. Pour eux deux, c'est cette année ou jamais."
Dommage pour lui qu'il n'ait pas pris le jaune à Hautacam.
"Au début, je ne pensais qu'à la victoire d'étape pour Frank. Puis, les gens ont commencé à me dire qu'il allait prendre le maillot. Poulidor m'a crié : Il va prendre le maillot, il va prendre le maillot. Il me félicitait déjà. Finalement, il manquait une seconde. C'était très triste. Ça lui aurait fait du bien de devenir maillot jaune après un autre Luxembourgeois. Frank est très ambitieux et il veut toujours être à la hauteur de Kim Kirchen. Avec ce maillot, il aurait été son égal."
Comment Frank doit-il faire dans les Alpes ?
"Frank ne peut pas se cacher. Il doit attaquer, il va perdre du temps dans le dernier chrono. Mais c'est un coureur qui est toujours devant. Contrairement à Andy."
Sont-ils différents ?
"Oui, Andy est plus cool, moins anxieux. Il traîne toujours en queue de peloton, contrairement à son frère. Andy n'a pas encore la mentalité d'un vrai pro, il est plus relax. Trop relax parfois, tout lui semble trop facile. Mais il a aussi du caractère, il gagnera plus facilement des courses que son frère car il sait être méchant ou égoïste quand il le faut. Frank pas. Pas assez. Pourtant, Andy a peut-être craqué un peu à cause de la pression. Je l'avais prévenu, le Tour n'a rien à voir avec le Giro. Je crois qu'intérieurement, il était plus stressé que ce qu'il montrait. Mais Frank, lui, s'inquiète dès qu'il voit que le ciel se charge de nuages et qu'il pourrait pleuvoir. Il est trop gentil."
Comment vivez-vous le Tour, leur Tour ?
"C'est d'abord moins stressant de suivre cela ici qu'à la maison. Mais je pense à leur santé; j'espère que tout se passera bien, qu'ils ne chuteront pas."
Comme Frank qui est tombé dans un ravin au Tour de Suisse après avoir frappé le parapet.
"Ça a été terrible. J'étais au Danemark, occupé à ramener un camion de CSC pour y faire appliquer le nom du nouveau sponsor, Saxo Bank. Ma femme m'a téléphoné; après, j'ai vu la chute à la télévision. C'était effrayant. Je ne veux plus jamais voir ça..."
Comment vivez-vous cette situation avec vos deux fils en haut de l'affiche ?
"Je ne réalise pas très bien mais ça me rend fier; je suis heureux de leur réussite. Tout le monde me félicite."
Vous les voyez sur ce Tour.
"Oui, bien sûr, mais je les laisse tranquille le plus possible. Ils ont à faire (massage, repos, dîner...). On se téléphone cinq minutes, ça suffit. Parfois, je passe un peu plus de temps, comme avec Andy après l'étape d'Hautacam. Il était déçu. Il a eu une fringale, il a pensé qu'il ne fallait pas trop se nourrir pour une étape de 150 km. C'est un manque d'expérience. En montagne, les kilomètres comptent double et au Tour, il faut toujours manger. C'est le métier qui rentre. Et le bon côté de la chose, c'est qu'il n'est plus dangereux au général, il va pouvoir chercher à gagner une étape et va aider son frère."
À gagner le Tour ?
"Non. Je ne veux pas l'imaginer, même dans mes rêves les plus fous. C'est trop grand !"