L'étourdissante ascension de Fränk Schleck
Vainqueur de l'Amstel et 7e hier à Liège, Fränk Schleck est assurément une étoile montante du cyclisme. Pourtant, ses années chez les amateurs étaient assez discrètes. Récit d'une progression fulgurante.Les patrons d'équipes françaises ont bien ri. Fin 2002, ils expédient à la corbeille le CV de Fränk Schleck, un jeune amateur originaire du Luxembourg et licencié dans un club français. Pour ces dénicheurs de talents, il existait à l'époque "cinquante amateurs" comme Schleck. En réalité, il y en avait deux fois plus, si l'on en croit le classement FFC : Fränk pointe à la 110e place.
"UN MEC D'APLOMB, RESPECTUEUX..."Sur un CV, ça fait mauvais genre. Surtout si l'on oublie son temps passé avec la sélection nationale de son pays. A l'UC Châteauroux, Schleck débarque conseillé par Florent Brard et recommandé par son père, Johnny, qui rencontre Nicolas Dubois dans la caravane du Tour de France. Le directeur sportif de l'UC Châteauroux parle de Fränck Schleck comme "un mec d'aplomb, respectueux, qui grimpait bien et qui était solide mentalement."
Il n'y en avait sans doute pas 50 coursiers comme lui en France. Plutôt une dizaine, diraient ceux qui ont suivi de près la saison 2002. Schleck gagne les championnats du Luxembourg espoirs en ligne et contre-la-montre et finit 3e du Tour des Pyrénées, dominé par Maryan Hary. Il collectionne aussi les places d'honneur au Tour du Luxembourg, à Paris-Tours, à la Côte picarde...
L'EXPERIENCE DE L'ITALIE A l'époque, son brio en course subjugue bien moins qu'aujourd'hui, maintenant qu'il s'est taillé une place dans l'élite mondiale. Et c'est tout le problème.
Logiquement, les recruteurs en France devraient se couvrir de cendre, furieux d'avoir raté un solide talent.
"J'ai hésité à l'engager", reconnaît le patron d'AG2R, Vincent Lavenu, avec sa franchise coutumière.
"On me l'a proposé, comme à d'autres équipes. On peut toujours commettre des erreurs dans son recrutement mais je ne peux pas vraiment avoir de regrets aujourd'hui en voyant les résultats de Fränk Schleck : on ne sait jamais comment un coureur va évoluer."En Italie aussi, les experts en grosses cylindrées sont sceptiques. C'est que Schleck sort de deux saisons passées chez De Nardi, en 2000 et 2001.
"Je suis allé là-bas pour suivre Kim Kirchen, se souvient Fränk. Je voulais essayer de prendre la même voie. La première année, je ne courais pas trop, je faisais beaucoup d'aller-retours vers le Luxembourg. La seconde, j'ai un peu plus appris. Je pensais que l'Italie allait m'apporter beaucoup d'expérience.""IL VOULAIT REPRENDRE SES ETUDES"Ces années chez De Nardi ne laissent rien imaginer de son éclosion fracassante : il est champion national sur route, 17e au Mondial espoirs de Plouay et surtout vainqueur de la course en ligne aux Jeux des Petits états d'Europe. Un titre lourd à porter, un ramasse-miettes. Sa carte de visite l'affiche : Schleck est le champion des petits.
Alors, quand s'achève sa saison de relance à l'UC Châteauroux, que les contacts avec le monde pro pataugent, Fränk accuse le coup. Repense aux occasions manquées, à son stage pour le compte de Festina, à l'automne 2001 : engagé sur le Tour de l'Avenir, il abandonne sur l'étape du Ballon d'Alsace. Le doute s'installe. Il souffle : "
A cet instant, j'ai pensé reprendre mes études de technicien en mécanique.""JAMAIS ARRETER DE REVER"Sa famille le requinque. Chez les Schleck, on mange du vélo à chaque repas que Dieu fait. Les accidents de parcours et les coups au moral, on connaît. Papa a été pro dans les années 60 et 70. Huit participations au Tour de France à son compteur. Steve, l'aîné de ses enfants, a taquiné la compète. Fränk venait l'encourager sur le bord de la route, avant de prendre sa première licence à l'âge de treize ans.
Lui a de qui tenir. Les bonnes fées du vélo se sont toujours penchées au-dessus de son berceau.
"Il ne faut jamais arrêter de rêver." Aujourd'hui, Fränk Schleck le dit lui-même : son histoire relève du conte à la Perraud. Le club de ses débuts, l'ACC Contern, fut jadis celui de Kim Andersen et Bjarne Riis. Comme de juste, il termine sa saison 2002 stagiaire chez CSC.
CSC, "UNE TRES BONNE ECOLE"Son comportement en course est valeureux, ses prestations honnêtes. Sans plus. Riis reconduit Schleck pour la saison suivante. Cet hiver-là, l'équipe danoise se laisse tenter par de jeunes coureurs appliqués, des équipiers modèles, après avoir raté le transfert d'Ullrich.
"Apparement, dans le cyclisme, vous avez besoin de garder confiance dans vos chances." Blessé sur le Tour du Pays basque cette année, Fränk Schleck a traversé une nouvelle épreuve de doute. Quatre jours plus tard, il gagne l'Amstel Gold Race. Cette fois encore, pendant cet intermède, sa famille était aux petits soins. Schleck est un coureur casanier. Presque clanier. De son directeur sportif, Bjarne Riis, il dit :
"Je suis à très bonne école, j'ai la chance d'avoir comme patron un grand champion." Si CSC remporte Paris-Roubaix une semaine plus tôt, il se prend à rêver au départ de l'Amstel. Si Riis améliore la position de Basso contre-la-montre, il estime pouvoir lui aussi progresser dans la discipline.
IL CHANGE APRES SA VUELTA 2003Cette force de caractère, Schleck la possédait déjà sa première saison chez CSC, en 2003. Les résultats suivaient plus péniblement. Lancé dans le bain du Tour d'Espagne, il termine hors-délais la première étape de montagne, Cauterets-Plat-de-Beret. Loin derrière le gruppetto. Les techniciens démontaient l'arche d'arrivée lorsqu'il franchit la ligne. Epuisé, effondré, Fränk Schleck connaît une nouvelle période de doutes. Il y a un avant et un après cette Vuelta. Il encaisse le choc et se rapproche un peu plus de Riis. Commence tout doucement sa conquête des sommets.
En quelques semaines, le coureur change. Sa fin de saison en Italie permet, pour la première fois, d'entrevoir sa place parmi la crème du cyclisme. Il se classe 5e de Milan-Turin et du Tour de la Province de Lucca. Dans le final du Tour de Lombardie, la classique de ses rêves, il roule à fond de train pour son leader Michele Bartoli.
METHODES DE POINTE"
Dans le futur, je le vois bien continuer à gagner de belles courses d'un jour comme l'Amstel Gold Race, pétille Bjarne Riis. Il pourrait aussi marcher au Tour de France. A quel niveau ? Je ne sais pas encore." Témoignage d'un ex-vainqueur qui s'y connaît en métamorphoses, en méthodes de pointe et, faut-il croire, en recrutement. L'homme qui a cru en Schleck achèverait ainsi ce pied-de-nez à tous ses collègues lesquels, jadis, laissèrent le grimpeur luxembourgeois sur le carreau.
Et Fränk, de son côté, pourrait écraser les Petrov, Chavanel, Zaballa, et même Menchov, autant de révélations de ce Tour de l'Avenir 2001, lorsque lui n'était encore rien. Si peu. Et aujourd'hui si fort.